Le 3 décembre prochain est la journée internationale des personnes handicapées. Cette journée thématique a été proclamée par l’Organisation des Nations Unies (ONU) en 1992 (c’est-à-dire, à la fin de la Décennie des Nations Unies pour les personnes handicapées (1983-1992)). Et chaque année depuis, selon le cas, des organisations de tout ordre soulignent habituellement cette journée d’une manière ou d’une autre, qu’il s’agisse d’une manifestation politique, d’un numéro spécial d’une publication, d’une conférence, d’une fête, etc., et j’en passe.
Cette année, l’ONU a décidé que le thème de cette journée serait l’accessibilité numérique et j’avoue trouver ça assez ironique. Les contenus en ligne de l’ONU, même ceux traitant des personnes handicapées, sont souvent très loin d’un exemple brillant d’accessibilité. Ajoutons à cela le fait que l’ONU n’a même pas pu assurer l’accessibilité de la 2e phase du Sommet mondial sur la société de l’information (SMSI) qui s’est tenu à Tunis en novembre 2005. Après tout, le SMSI portait justement sur l’accès pour tous à la société de l’information et l’ONU avait été informée de l’importance que les personnes handicapées puissent participer à cet événement. L’ONU a tellement pris ça à cœur qu’elle n’a visiblement jamais fait de réel effort pour accessibiliser le site Web du SMSI et de plus, a tenu le Sommet dans une région du monde où l’accessibilité des lieux physiques nous renvoi au Moyen-Âge, ne prenant même pas la peine d’assurer qu’il y ait une seule salle de toilette accessible pendant tout l’événement. Les quelques personnes handicapées ayant participé sur place (dont moi-même) ont dû se loger à 65 kilomètres de Tunis, à Hammamet Yasmine, une petite ville à vocation touristique, car c’était le seul endroit à « proximité » où l’on retrouvait quelques chambres d’hôtel adaptées.
Toujours est-il que dans les derniers jours, c’est le branle-bas de combat sur certains blogues français à la suite d’une initiative de Monique Brunel qui de toute évidence était consternée de constater que cette journée serait passée inaperçue en Europe. Pour rectifier la situation, elle a fait appel à ses amis blogueurs ainsi que sonné l’alarme sur quelques listes de discussion afin de lancer un appel à tous, invitant les gens à souligner cette journée. Donc, il est demandé d’écrire un article pour l’occasion, de diffuser toute information sur des activités ou autres manifestations prévues à cette date, bref, de signifier d’une manière ou d’une autre notre solidarité à cette « lutte ».
Et quelqu’un a eu l’idée brillante de créer un logo que tous puissent afficher pour la circonstance : le classique bonhomme en fauteuil roulant mais cette fois-ci avec une twist particulière car il est suggéré d’insérer une photo de notre visage sur le logo ! Jusqu’à maintenant, je n’ai vu personne oser le faire mais j’imagine que l’effet serait assez horrifiant. Et il est difficile de croire qu’on ne réalise pas à quel point cette idée est profondément insultante. Tant qu’on y est, on devrait peut-être tous se déguiser en pomme de terre en 2008 ou faire semblant qu’on a une tumeur au cerveau le 8 juin prochain ?
J’imagine que c’est normal que certains du domaine des technologies de l’information et des communications se sentent soudainement concernés compte tenu du thème de la journée. Et je ne voudrais pas qu’on pense que je n’aie pas compris le sentiment euh, bienveillant qui motive cette initiative. Mais honnêtement, comme beaucoup de personnes handicapées, je n’en ai rien à foutre du 3 décembre.
En fait, je suis pas mal plus intéressée aux 364 autres journées de l’année car c’est plutôt là qu’il faut faire ses preuves et en y regardant de plus près, c’est là qu’on constate qu’on est encore très loin du but, qu’il y a encore énormément à faire avant qu’on puisse s’imaginer que les personnes handicapées jouissent même d’un semblant d’égalité des chances.
Cette journée spéciale ne changera rien à cette réalité. Tout au plus, elle pourra peut-être réconforter certaines personnes, celles-ci s’imaginant qu’elles ont fait leur b.a. et on y repensera l’année prochaine. Un peu comme le jour de la terre où pendant quelques heures, les gens célèbrent leur amour pour la planète, leur permettant d’oublier momentanément que le reste de l’année, elles continuent de polluer l’environnement. Les médias, de leur côté, diffuseront des success stories ou des témoignages émouvants et certains applaudiront cette opportunité importante de médiatisation permettant de donner un peu plus de visibilité à la sacro-sainte « cause » sans se demander si les médias donnent vraiment l’heure juste à ce sujet.
Alors pendant que d’autres découvriront ou redécouvriront (c’est selon) leur amour et sympathie pour « les handicapés » le 3 décembre prochain, moi, je tenterai de me souvenir que je dois appeler mon papa le lendemain pour son anniversaire. Comme d’habitude.