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l’azile » chaque histoire compte

November 14, 2011

chaque histoire compte

catherine @ 3:05 am

Photo du permis de conduire de Catherine Roy

Ce texte a été publié dans le cadre d’un projet collectif réunissant cinq personnes handicapées qui racontent, selon leur perpective unique, la journée du 10 novembre 2011. Je vous invite à aller lire leurs histoires. Chaque histoire compte.

Je ne devais pas assister à la conférence de Colin Barnes. Je devais être à Combermere en Ontario chez mes parents. Ou au pire, je devais être sur la route vers Combermere, peut-être légèrement égarée (ça m’arrive des fois de me perdre en conduisant), vraisemblablement stressée. Mais mon voyage a été annulé à la dernière minute et mon jeudi soir était soudainement libre. En fait, j’aurais pu, j’aurais dû, rester chez moi et m’avancer sur la tonne de boulot qui s’accumule sans fin, du moins il me semble. Mais Laurence m’a rappelé cette conf à McGill et spontanément, je me suis dit que ça changerait d’un écran d’ordi.

Depuis que j’ai une auto (mon père m’a offert un vieux bazou cet été pour célébrer l’obtention de mon permis de conduire), j’ai accès à la spontaniété. La spontaniété dans la vie d’une personne handicapée, c’est plutôt rare. Nos gestes, nos déplacements sont généralement planifiés d’avance, souvent longtemps d’avance. On passe notre vie à attendre après les autres, à développer des routines pour pouvoir arriver à faire tout ce dont on a besoin de faire pour se rendre de A à Z. Mais depuis que j’ai l’auto, je peux être spontanée. Alors, ne faisant pas les choses à moitié, je décide de partir à la dernière minute possible. On est spontané ou on ne l’est pas…

17h15 – Je saute dans mon auto et je me dirige vers un centre-ville sous l’assaut d’une pluie torrentielle, d’une circulation d’enfer et, je suis loin de m’en douter, d’une manifestation d’étudiants aux alentours du campus central de l’université McGill. La visibilité est très mauvaise et je trouve tout le monde con, automobilistes, cyclistes et piétons, alors que je tente de me frayer un chemin vers ma destination.

Je pense à Laurence qui, selon l’horaire du transport adapté, devait partir de chez elle vers 16h40. Je me demande si elle arrivera à temps. On s’était parlé la veille, alors qu’on n’avait aucune idée qu’une manifestation d’étudiants aurait lieu. J’avais parié en blaguant que, malgré qu’on lui donne un départ presque une heure et demie avant le début de la conférence, elle pourrait très bien arriver en retard. Surtout si la STM décidait de la faire poireauter pendant la demi-heure de « non-retard » que le service se réserve et que, généralement, les chauffeurs, surtout de l’industrie du taxi, s’accordent allégrement.

17h30 – J’appelle Laurence et lui fait part du fait que la circulation est particulièrement difficile et que je ne suis pas rendue très loin (Beaubien et Saint-Hubert). Laurence, pour sa part, m’explique qu’elle est finalement en route dans un minibus de la STM mais qu’elle a dû attendre la fameuse demi-heure. On se souhaite bonne chance pour la suite en espérant chacune de ne pas arriver trop en retard.

17h37 – Je reçois un texto de Laurence m’annonçant la manif : « Manif et police à McGill. I am not there yet. Maria m’a dit d’entrer par Sherbrooke. » J’allume la radio et les animateurs confirment la chose. Je réussi enfin à quitter la rue Saint-Denis et j’atterri sur Sherbrooke. Je peste davantage en voyant les files d’autos à perte de vue vers l’ouest. Je sens le temps s’écouler et je me demande si je ne devrais pas laisser tomber et rentrer chez moi. Je regrette de ne pas pouvoir prendre le métro et les autobus de la ville qui ne sont hélas pas très accessibles pour quelqu’un comme moi (amputée tibiale ayant passé plus de 15 ans en fauteuil roulant et s’étant cassée la hanche deux fois peu après avoir repris la marche il y a six ans et ça, c’est juste les highlights). « Mais non », me dis-je, « je ne me suis pas rendue jusqu’ici pour rien. » Je décide de poursuivre en espérant avoir de la chance.

17h50 – J’approche de l’université McGill, je vois le campus central qui se dessine sombrement dans la pluie drue et froide. J’entends des hélicoptères qui ziguent zaguent au dessus. Des dizaines de voitures de police longent la rue Sherbrooke, les médias sont là aussi. Et des étudiants partout qui marchent sur les trottoirs et dans la rue, ajoutant à la congestion déjà presque insoutenable. J’appelle Laurence pour l’aviser que je suis presque rendue mais que là, je suis bloquée au coin de Sherbrooke et Université. Laurence, pour sa part, m’annonce qu’elle est toujours dans le minibus. Je raccroche, désespérée. C’est fou, cet embouteillage alors que je suis si près de mon but. Contre toute attente, un policier sort de l’ombre et se décide à diriger la circulation. Soudainement, les choses se mettent à avancer. Je me dis, « Ben oui, c’est ça qu’il faut. Faut recycler les flics en agents de circulation routière. Là, ils serviraient vraiment à quelque chose ! Génial ! »

18h10 – Après m’être fait piquer sans cérémonie une place de stationnement sur Sherbrooke, près du campus central, par un vieux con en gros quatre par quatre, je vois une enseigne salutaire arborant un gros « P » vert. Des indications me permettent de me rendre dans un stationnement sous-terrain de l’édifice Bronfman. Ensuite, je cours (figurativement, puisque dans les faits, je suis physiquement incapable de courir) parmi les dédales des vieux édifices du campus sous la pluie, demandant par quatre fois à des étudiants distraits où se trouve l’édifice Leacock. Quelqu’un me dit qu’il avait été temporairement fermé dû, semble-t-il, à des « security issues » mais qu’il est maintenant de nouveau ouvert au public. Je me dis que cette fermeture temporaire a peut-être retardé le début de la conférence (ce qui serait une bonne chose pour moi, vu mon retard) ou même obligé l’annulation de l’activité (ce qui serait une mauvaise chose parce que, comme je l’ai dit, je ne me suis pas rendue jusqu’ici pour rien). Je presse le pas. Figurativement.

18h20 – J’arrive enfin à la salle 232 de l’édifice Leacock (un pavillon qui, ironiquement, me semble plutôt inaccessible pour accueillir une conf sur le handicap. M’enfin). La conférence débute à peine, quelle chance ! Je trouve une place libre à côté de Julien, un camarade du RAPLIQ, et je ne peux m’empêcher de tweeter « made it ! Colin Barnes lecture @McGill ». Je ne vois pas Laurence mais Julien me rassure qu’elle est bel et bien arrivée, momentanément à la salle de bain. « Bon, parfait », me dis-je, « on est tous là. Cool. »

18h30 – La conférence de Colin Barnes a débuté. Laurence revient de la salle de bain et, faute de place près de nous, s’installe plus loin. On se texte des commentaires sur la conf d’un bout à l’autre de la salle (que c’est cool, la techno !). Elle me signale d’ailleurs la présence de Maria, que je n’avais pas remarquée. Je me dis que j’irai dire bonjour à Maria après l’activité.

Pour ce qui est de la conférence comme telle, Barnes discute de plein de trucs intéressants d’un point de vue historique et je suis très contente, tweetant certains extraits particulièrement pertinents, ce qui doit en agacer plus d’un parmi mes followers ;) Mais bon, au final, pour moi, Barnes me semble un « vieux prof » un peu déconnectée de la réalité. PPH, anyone ?

19h10 – Laurence m’envoie un texto pour m’avertir que Maria s’en va. Je suis surprise, la conf est loin d’être terminée alors je me lève et je vais à sa rencontre dans le couloir à l’extérieur de la salle. Elle me dit que son transport est arrivé. Je suis déçue pour elle. Je me dis en mon for intérieur que c’est tellement injuste de devoir organiser sa vie autour des aléas du transport adapté de la STM. Ça me rappelle les 25 ans de mauvais service que j’ai dû subir avant d’avoir mon auto. Je me dis que je suis pas mal chanceuse de ne plus avoir à tolérer ces conneries. Sans le savoir, je vais me dire ça au moins trois autres fois au cours de la soirée.

19h20 – Une dispute éclate soudainement dans le corridor à l’extérieur de la salle. Une fille que je ne connais pas est en discussion animée avec une chauffeure de transport adapté. Je les rejoins et je demande à la chauffeure de baisser le ton puisqu’il y a une conférence en cours juste à côté. La chauffeure me répond « d’accord » mais elle continue à gueuler, disant à l’autre fille que son transport est prévu là, maintenant, et qu’elle doit venir. La fille (j’apprendrai plus tard qu’elle s’appelle Marie-Eve) lui répond que non, son transport est prévu seulement à 19h40. La chauffeure se ravise mais lui fait comprendre qu’elle est mieux d’être dans le bus à 19h40 car sinon, elle part sans elle.

Spontanément (parce que, n’oublions pas, j’ai maintenant accès à la spontaniété), je demande à Marie-Eve dans quel coin elle habite. Le Plateau, me répond-elle. C’est sur mon chemin, j’habite la Petite Patrie, alors j’offre de la ramener. Elle hésite. Après tout, elle ne me connait pas, je pourrais être une psychopathe ou quelque chose. Je n’insiste pas mais je lui dis que ça me fera plaisir si elle change d’idée. Je vais rejoindre Julien et j’assiste au reste de la conférence. Entre temps, Julien me signale qu’il a rassuré Marie-Eve que je suis « safe » (j’imagine par texto) et qu’elle accepte mon offre.

19h40 – Julien délibère à mes côtés. Doit-il annuler son transport adapté pour pouvoir assister à la fin de la conférence ou doit-il partir plus tôt, faute de flexibilité du service de transport adapté ? S’il annule son transport adapté, prévu à 20h00, il devra rentrer chez lui « à pied » (et en passant, chez lui c’est Ahunstic). En d’autres mots, se rendre en triporteur motorisé à la pluie battante à une station de métro accessible aux personnes en fauteuil roulant. La seule station accessible qui soit le moindrement à proximité est Berri-UQAM. Près de deux kilomètres ! Alors qu’il me relate son dilemme, tout ça me rappelle des pénibles souvenirs et, encore une fois au cours de cette soirée, je me sens révoltée et, il faut le dire, légèrement coupable de pouvoir m’en sortir avec mon auto et de ne plus avoir à endurer ces histoires…

20h00 – La conférence de Barnes se termine un peu péniblement, il me semble. L’assistance m’a l’aire un peu interdite, comme si la fin n’a pas rendu justice au début mais bon, c’est peut-être juste moi qui projette ;) Je rapaille mes trucs, dis mes au revoir à Laurence et Julien. Marie-Eve et moi nous rendons au stationnement sous-terrain où j’ai garé ma voiture. Dans mon énervement plus tôt pour me rendre à la conférence, je n’avais pas réalisé que c’était une bonne marche mais là, avec Marie-Eve à mes côtés, qui décline de se réfugier sous mon parapluie sous prétexte qu’elle boîte trop et va m’accrocher, je me rends compte que c’est plutôt loin.

On rejoint ma vieille Pontiac Grand Am située dans le stationnement humide et étouffant sous l’édifice Bronfman. Le système de péage ne me remet pas de reçu (fuck, 7$ que je ne pourrai donc pas réclamer) et la côte pour sortir est plutôt hallucinante mais ma voiture réussit à la gravir, tout compte fait, avec plus de peurs que de peines.

20h30 – Je laisse Marie-Eve chez elle et je me dirige chez moi. Je repense à ma soirée. Je suis franchement traumatisée. Tout ce que mes amis ont vécu ce soir, je l’ai vécu mille fois déjà. J’ai un sursis, j’ai la chance d’avoir une auto depuis juin dernier et ma vie a changé. Je vis une liberté de mouvement que ni le transport adapté, ni le transport en commun dans son état actuel ne peuvent m’offrir (cue Stephen Faulkner).

Mais faut-il que toutes les personnes handicapées deviennent détentrices de permis de conduire et propriétaires de voitures pour pouvoir aller et venir comme bon leur semble ?? Et qu’arrive-t-il de celles que la technologie n’a pas encore rejointes ? Qu’arrive-t-il aussi de toutes celles qui n’ont tout simplement pas les moyens d’avoir une auto ? 46% des québécoises et québécois handicapés déclaraient en 2005 vivre avec moins de 15000$ par année. Ça m’étonnerait que ce portrait se soit amélioré alors j’imagine qu’une auto n’est pas tellement une priorité pour elles. Combien de temps devront-elles encore tolérer ces atteintes à un des droits, on l’oublie, les plus fondamentaux, celui de la liberté de circuler, parce que la STM ne voit pas la rentabilité à rendre son réseau de transport régulier accessible à tous ?

21h25 – De retour chez moi depuis environ une demi-heure, je me résigne à faire la vaisselle qui traine sur le comptoir de cuisine depuis au moins trois jours. Rufus Wainwright se lamente dans mon salon qu’il est déjà passé par là. Mon mobile se met à vibrer; c’est Laurence qui me téléphone du minibus alors qu’elle se dirige chez elle. J’entends au travers le récepteur la radio du répartiteur de la STM qui crache son baratin. Soudainement, une photo qu’elle a récemment publiée sur son flickr me vient à l’esprit. Je me souviens, tout à coup, de 25 ans de discrimination.

Vivement, un réseau de transport en commun vraiment accessible à tous. Vivement, l’égalité.

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